L’heure de la répression

Ceux qui croient à un sens de l’histoire ont toujours raison au moment où ils énoncent leur vue. À l’instant où ils produisent leur théorie, le sens de l’histoire existe effectivement puisque personne ne connaît ce qui peut advenir par la suite, de sorte que le moment présent est bien la fin de l’histoire. Il ne reste alors plus qu’à orienter une certaine interprétation du passé dans un sens tel qu’aujourd’hui apparaisse comme le fruit d’une volonté historique. Que ces simplistes rengainent leurs refrains dès ce moment de gloire passé ! Car l’accumulations de dissonances nouvelles, de complexités "géopolitiques" et diplomatiques viennent inconditionnellement mettre en péril l’idée rétrospective d’une volonté de construire l’histoire, celle selon laquelle les agents du présent achèveraient le long labeur de leurs prédécesseurs visionnaires. Cette vision du sens de l’histoire démocratique, en tant que les récents événements au sein du monde arabe achèveraient le désir historique de démocratie, procède d’une triple erreur de pensée. La première, c’est qu’elle consiste à dire que la démocratie et l’État sont des entités naturelles chez l’humain et que toute son histoire, à terme, raconte celle de la fuite en avant inévitable vers l’État démocratique. La seconde provient du terme même de «sens de l’histoire» : vouloir donner un sens de l’histoire, c’est donner rétrospectivement une signification présente aux événements passés, c’est comprendre les événements passés en termes présents, c’est doter les agents de pouvoirs de voyance, c’est ignorer les motivations propres des hommes et femmes au passé. La dernière procède d’une vision occidentalise du pouvoir et sous entend l’inexistence de particularismes politiques et culturels. Ce n’est pas seulement dire que la démocratie est naturelle, c’est dire qu’elle est moralement désirable.

L’histoire de la démocratie et de l’État est une histoire chaotique. Loin d’être le fruit de volontés visionnaires, allant uniquement dans un sens, elle est une dialectique- il y aurait semble-t-il, là dedans, un héritage Marxien – de volontés isolées. Et pas sûr du tout que les désirs des divers dirigeants historiques soient tous allés dans le sens de la construction de l’État moderne et démocratique. Au contraire, l’histoire laisse à penser la construction de l’État en miracle plus qu’en destinée, en hasard plus qu’en volonté en finalité. Pour le dire d’un trait, l’histoire de la construction démocratique est l’histoire d’un pouvoir divisant pour mieux régner et créant de fait des sphères sociales spécifiques, de nature à impulser la démocratie. La démocratie par l’État neutre aux intérêts privés de ses représentants est une construction indirecte et semble-t-il, non planifiée.

Aussi est-il aisé mais simpliste de juger des événements passés au travers d’un regard présent. Les récentes «révolutions» ( je me permettrai d’y apposer des guillemets tant que je ne saurai pas précisément de quoi ces événements s’agissent vraiment ) arabes ont tout pour faire penser à l’imitation, au mimétisme de nos révolutions européennes à nous. Et dans cette interprétation rapide des choses, beaucoup se sont laissés tenter par l’idée qu’au final, rien n’était plus normal car la démocratie serait notre horizon indépassable, la fin de l’histoire- et après qu’elle a pénétré nombreux des territoires du globe, l’Afrique ne serait que l’achèvement du processus naturel. En effet, y’a-t-il dans la démocratie un quelconque sens univoque de l’histoire ? Et voilà, à mon sens, la réponse globale qu’il faudrait faire- joueur- à une telle demande : et crois tu, toi, à l’action politique ? Crois tu en la potentialité des peuples ou à leur conditionnement universel ? Et penses tu que l’universel porte inconditionnellement en lui le naturel ? Aussi faut-il penser les actions politiques communes en termes d’environnement social commun- non pas en termes de conditionnement naturel.

Et si l’on admet que la démocratie est un fait social, nous n’aurons aucun mal à l’arracher enfin de la morale. Si l’on est d’accord pour dire que la démocratie est une invention ( et non pas une découverte ) occidentale, on est aussi d’accord pour dire que d’autres régimes politiques peuvent être viables. Je ne suis pas en train de légitimer la dictature- car il y aurait là une incompatibilité de sens entre «dictature» et «légitimité» du fait que l’on ne peut légitimer la violence mais seulement la justifier. Mais la démocratie n’est pas bonne dans l’absolue, elle est bonne pour nous : en tant que les régimes politiques proviennent des peuples et sont la résultante, aléatoire parmi d’autres, d’actions combinées. Les populations arabes qui ont fait tomber leurs tyrans sont en train de forger une nouvelle façon de gérer le pouvoir- qui sait quel nom la leur donneront ils ?

 

Mikaël Eskenazi

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