Si l’on compare la situation de l’Union Européenne ainsi que de la zone Euro, aux moyens qu’elles devraient mettre en oeuvre pour en sortir, il y a de quoi dresser des indignés.
Explosion des risques de défaut, augmentation des taux d’intérêt sur les dettes souveraines, risque de solvabilité et de liquidité autant bancaire que public, déséquilibre des balances de paiement… autant de problématiques qu’une intégration européenne plus poussée réglerait comme un jeu d’enfant selon les deux derniers prix «Nobel» d’économie. Car disons nous le, derrière les sujets techniques que l’actualité économique place sur le devant de la scène, c’est bien la Construction Européenne qui se trouve menacée au mieux, entravée au pire. Les résultats hasardeux des différents sommets européens le montrent : face à la crise, les orgueils et les égos nationaux l’emportent souvent sur la nécessité communautaire. Et si les schémas politiques nationaux s’en trouvent modifiés, c’est surtout l’avenir de l’Union à court terme que les hésitations des dirigeants assombrissent de jours en jours.
Seule véritable bonne nouvelle du sommet de ce week-end, l’Union s’est enfin décidée à restructurer une partie de la dette publique grecque : 50 % de cette dernière ne seront pas remboursés- c’est un défaut partiel- et il semblerait que ces pertes soient prises en charge par les preneurs de risques. Il y a certainement une justice là dedans : les prêteurs aveugles vont se voir sanctionnés. Mais les États ont une part importante de responsabilité dans la situation grecque : en permettant son accès à la monnaie unique alors que son économie structurelle n’en pouvait supporter ni les coûts ni la compétitivité ni les prix, les autorités de l’époque ont forgé le cercle vicieux de la dette grecque ainsi que son marché souterrain caractéristique.
Qui dit perte dit recapitalisation : d’où viendra le refinancement des banques ? Et quel sera la puissance de frappe du Fond Européen de Stabilité Financière ( FESF ) ? C’est là que les problèmes commencent… entre ceux qui prônent le volontariat sur la base d’un financement privé et ceux qui veulent une intervention des États voire du FMI. Quoi qu’il en soit, les banques devront sans doute optimiser leurs disponibilités internes : en clair, limiter les dividendes voire les salaires de leurs acteurs.
La France aurait voulu faire du FESF une banque rattachée à la BCE. L’Allemagne n’en a pas voulu, le FESF se limitera vraisemblablement à un rôle d’urgentiste et n’aura pas accès à la création monétaire. Reste à savoir si les 400 milliards d’euros à peine suffisants pour éponger la dette grecque seront renouvelés et de combien. La souris dont ce projet accouche enfin est symptomatique de la réticence d’un certain nombre de politiques à renforcer les institutions européennes intégrées. En France, la caricature est magistrale : de Mélenchon à Le Pen, en passant par Bertrand ou Montebourg, tous restent attachés à la relique barbare du territoire. Le paysage politique semble bien plus à même de faire sombrer l’Europe que d’en inspirer des politiques durables. Quant à Nicolas Sarkozy, sa ligne de conduite n’a pas bougé : améliorer l’inter-gouvernementalisme oui, transférer des pouvoirs budgétaires à l’Union non. Nul doute que les propositions de François Hollande sur ce sujet seront scrutées à la loupe et ne manqueront pas de faire pencher la balance.
Nous assistons aux tribulations d’une union monétaire privée de politique budgétaire communautaire. Si la situation actuelle des pays du Sud de l’Europe est largement due à cette incohérence ( impossibilité de dévaluer tandis que toute relance nationale devenait inefficace car non coordonnée avec le reste de l’Union- voir 2008 – sic ) le futur d’une potentielle zone monétaire dépendra très largement de la capacité des États à accepter de construire des politiques économiques intégrées.
À court terme, le cas de la dette grecque est éloquent à ce sujet : les taux d’intérêt qui font peser sur l’Europe les risques d’une crise systémique doivent être réduits. Ne pouvant plus vraiment se porter sur le marché des changes du fait de la monnaie commune, l’épargne spéculative s’est placée sur celui des intérêts des dettes souveraines. Ce qui explique le paradoxe des inquiétudes mondiales sur les titres grecs alors que l’euro est toujours une monnaie forte. Il faut donc créer une dette européenne au travers d’euro-bonds : en plus d’attirer un volume d’épargne conséquent en Europe, ces titres communautaires limiteraient la volatilité des taux d’intérêts sur les dettes souveraines puisqu’ils fondraient en quelque sorte les dettes nationales en une seule et même donnée. Il reste à déterminer les conditions propres à ce type de titre financier, notamment sur le pourcentage de transfert des dettes nationales vers une seule européenne. L’idée étant évidemment de tirer les taux d’intérêt à la baisse.
Qu’il s’agisse de restructurer les dettes, d’assurer la liquidité en dernier recourt ou de garantir les actifs financier sur les marchés, l’Union aura sans doute trouvé des solutions d’urgence à la crise qui menace son existence. Cela dit, le véritable enjeux européen reste celui d’une construction politique et économique intégrée. Et il sera bien ardu de poser la question de la compétitivité de la zone euro alors que l’Europe toute entière est persuadée que son salut réside dans la multiplication de plans de rigueur échafaudés en dernière minute. En effet, les gouvernements sont obnubilés par le déficit budgétaire alors que les signes économiques les plus préoccupants restent les situations déséquilibrées des balances de paiement : il reste une politique d’ajustement à mener entre les pays nordiques mercantilistes et les pays sudistes déficitaires. Elle ne peut être menée au niveau national. Devant la tentation de certains pays de gagner en compétitivité par la désinflation salariale, l’Union aura un rôle immense à jouer dans la détermination de grandes lignes économiques en matière de compétitivité hors-prix. Encore faut-il que les États lui laissent cette chance ( re-sic ). Au long des grandes étapes de la Construction Européenne, les dirigeants ont compris que les institutions devaient s’affranchir du territoire comme l’avaient déjà fait les enjeux et les problématiques de toutes sortes. Reste à savoir si nos hommes et femmes politiques en feront de même.
Mikaël Eskenazi